J’ai, à plusieurs
reprises, dans certains des articles que j’ai publiés, évoqué la datation d’un
poème de séparation, le โคลงนิราศหริภุญชัย (que je traduis par “le Poème de separation
du pélerinage à Hariphunchay”) ; je voudrais expliquer ici comment je suis arrivé
à la conclusion qu’il a été composé en 1517 de l’ère chrétienne. Mes lecteurs
non siamophones pourront trouver cet article un peu rébarbatif et je les prie
de m’en excuser.
Le Poème de separation du pélerinage
à Hariphunchay raconte donc un voyage fait par l’auteur entre la ville de
Chiang-May et Hariphunchay (l’actuelle ville de Lamphun, capitale, jusqu’au
XIIIe siècle, d’un royaume môn), où il se rend en pélerinage auprès de la
relique du Buddha qui y est conservée ; il présente une originalité
intéressante : il a d’abord été compose en thaï du nord puis, à une époque qu’il
ne m’est pas possible de préciser (encore que je penche pour le XVIe siècle,
mais sans avoir de preuves suffisantes), adapté en siamois. Le Poème
de separation du pélerinage à Hariphunchay[i]
raconte donc un voyage fait par l’auteur entre la ville de Chiang-May et
Hariphunchay (l’actuelle ville de Lamphun, capitale, jusqu’au XIIIe siècle, d’un
royaume môn), où il se rend en pélerinage auprès de la relique du Buddha qui y
est conservée ; il présente une originalité intéressante : il a d’abord été compose
en thaï du nord puis, à une époque qu’il ne m’est pas possible de préciser
(encore que je penche pour le XVIe siècle, mais sans avoir de preuves
suffisantes), adapté en siamois.
Le cediya de la Grande Relique à Lamphun (Hariphunchay)
Dès les premières strophes[i], le poète précise clairement le but de son voyage, comme le montre ce quatrain :
ศุตสารเรียงคร่ำถ้อย คราวคราน
หริภุญชัยเชษฐ์สถาน ธาตุตั้ง
สารพัดเขตขาพาล พังด่ำ บนเทอญ
Cette harmonieuse relation de voyage, je
l'ai composée
Lorsque je me rendis à Hariphunchay, où se
dresse la relique du Buddha :
J'ai alors traversé de nombreux bourgs et
villages
Alors que j'étais enivré de ton amour ; écoute-la
avec attention !
Ce n’est cependant pas cette strophe qui
peut permettre de dire quand le poème a été composé ; une indication
intéressante et qu’il va convenir d’analyser comme de discuter se trouve dans
la première strophe du texte :
กชกรต่างแต่งตั้ง ศีรษา
นบพุทธธรรมสาวกา ผ่านเผ้า
สนำสลูเบิกนามมา ขอมเรียก รักแฮ
ไทดำบลเมิงเป้า ผ่านไว้วิวรณ์
Levant mes deux mains,
jointes en forme de lotus, au-dessus de ma tête,
Je salue
respectueusement le Buddha, le Sangha et le monarque.
En cette année du Buffle, telle que l’ont nommée les Khmers,
Quatrième de la décade dans le cycle des Thaïs, j’écris ces vers harmonieux.
Ici,
après les saluts traditionnels adressés au Buddha, nous trouvons une double
datation. Il s’agit tout d’abord, dans le troisième vers, d’une référence au
cycle duodénaire, qui est désormais bien connu des Occidentaux par le biais de
l’horoscope chinois : l’auteur se réfère à l’année du Buffle (le mot “สลู” /sàʔlǔ:/ représente la forme en thaï du nord du mot
siamois “ฉลู” /chàʔlǔ:/, le phonème /ch-/ y étant rendu /s-/). Il
nous est ensuite précisé, dans le quatrième vers, que cette année est, dans le
cycle des Thaï - à la fois duodénaire (le mot “เป้า” /pâw/, en thaï du
nord, a le même sens que “สลู”/“ฉลู”) et dénaire (le mot “เมิง” /mɤ:ŋ/ en thaï du nord, veut dire “quatre”) - désignée
comme “l’année du Buffle”, “quatrième du cycle dénaire”. Cette double précision
est intéressante puisque la conjonction d’une année du cycle duodénaire et d’une
année du cycle dénaire ne peut, envertu du simple calcul arithmétique du plus
peit commun multique, ne survenir que tois les 60 ans (10 = 5 x 2 ; 12 = 6 x 2
; PPCM = 6 x 5 X 2 = 60).
Mais, direz-vous, à quoi cela peut-il
servir, puisqu’il y a cinq cycles de 60 ans tous les trois siècles ! Il faut en
effet tenter d’identifier une période particulière pour voir si une année du
Buffle, quatrième du cycle dénaire, pourrait s’y trouver et, ainsi, dater notre
texte. Il est heureux pour moi que, dans le Poème de séparation du pélerinage à Hariphunchay, on trouve la strophe que voici :
มหาอาวาสสร้อย สี่สถาน
ชินรูปองค์อุปปาน เลิศหล้า
อมรกฎค่าควรปาน บูรหนึ่ง
ถวายพระนามน้อมหน้า เพื่อไท้นารีรมย์
Ce vaste monastère est un lieu très sacré
On y trouve une statue du Buddha, extraordinaire en ce monde :
Le Buddha d’émeraude a autant de valeur qu’un royaume.
Je lui présente mes respects, pour que tu ne connaisses que le bonheur.
Ce vaste monastère est un lieu très sacré
On y trouve une statue du Buddha, extraordinaire en ce monde :
Le Buddha d’émeraude a autant de valeur qu’un royaume.
Je lui présente mes respects, pour que tu ne connaisses que le bonheur.
Le Bouddha d'émeraude
Comme on le voit, il est fait ici référence au Buddha d’émeraude, dont
l’histoire mouvementée est suffisemment documentée pour que nous sachions à
quelle période il s’est trouvé conservé à Chiang-May. Son apparition (comme son
origine) semble légendaire puisqu’il nous est rapporté qu’en 1434, la foudre
frappa un cediya du monastère de la forêt de bambous (région de Chiang
Ray), révélant une statue du Buddha en stuc ; l’abbé la conserva dans sa
cellule et s’aperçut bientôt que le stuc recouvrait un Buddha sculpté dans une
pierre verte (d’où son nom de Buddha d’émeraude).
Comme nous le voyons, il est fait ici référence au Buddha d’émeraude, dont
l’histoire mouvementée est suffisemment documentée pour que nous sachions à
quelle période il s’est trouvé conservé à Chiang-May. Son apparition (comme son
origine) semble légendaire puisqu’il nous est rapporté qu’en 1434, la foudre
frappa un cediya du monastère de la forêt de bambous (région de Chiang
Ray), révélant une statue du Buddha en stuc ; l’abbé la conserva dans sa
cellule et s’aperçut bientôt que le stuc recouvrait un Buddha sculpté dans une
pierre verte (d’où son nom de Buddha d’émeraude).
Le monastère de la forêt de bambous, à Chiang Ray
En 1436, le roi du Lan Na, Sam
Fang Kaen (1402-1441), souhaita que la statue soit amenée dans sa capitale,
Chiang May, mais l’éléphant qui la transportait refusa obstinément d’en prendre
la direction, et elle fut donc déposée à Lampang jusqu’en 1468. Ce n’est que
cette année-là que le roi Tilokarat (1441-1487) l’amena dans la capitale où
elle fut installée dans un grand stupa. En 1552, le roi du Lanna, Setthatirat,
ayant été choisi comme héritier de son beau-père, le roi du Laos, emmena le
Buddha d’émeraude à Luang Prabang puis, devant la menace birmane, il l’installa
à Vientiane.
Le temple du Buddha d'émeraude, à Vientiane
Il y demeura jusqu’en 1779, lorsque Somdet Chao Phraya Chakri Maha Kasat Sœk,
général du roi Taksin (1767-1782), s’empara de la capitale laotienne qu’il
pilla ; dans son butin se trouvait le Buddha d’émeraude, qui fut alors
déposé au Temple de l’Aurore, à Thonburi. Lorsqu’il s’empara du trône en 1782, Somdet Chao Phraya Chakri Maha Kasat Sœk, devenu
roi sous le nom de Rama Ier (1782-1809) transféra la capitale du Siam dans l’actuelle
Bangkok, où il fit construire le Temple du Buddha d’émeraude, dans l’enceinte
de son palais, où il installa la statue en 1784.
Le Buddha d’émeraude a donc
séjourné à Chiang May de 1468 à 1552, soit 84 ans. Vous voyez où je veux en
venir : dans ce laps de temps, un cycle de 60 ans peut tenir tout entier
et il reste encore 24 ans, ce qui veut dire que je dois être capable de trouver
au plus deux dates correspondant à la fois à l’année du Buffle et à la
quatrième année du cycle dénaire ; mais, si j’ai de la chance, une seule
pourra correspondre… Comme je ne suis pas très doué dans la computation des
années, j’ai été empirique : au XXe siècle, la dernière
année où ces deux années coïncidaient a été 1972 ; en remontant de 60 ans
en 60 ans, j’arrive, pour la période 1468-1552, à deux possibilités, 1492 et
1552. Je ne suis évidemment pas capable de trancher, mais compte tenu du fait
que c’est en 1552 que le Buddha d’émeraude a été transféré à Luang Prabang, la
date de 1492 semblerait plus plausible.
Vous vous dites peut-être
que l’affaire est réglée, comme je le pensais moi aussi. Mais on n’est jamais
au bout de ses surprises. Au détour d’une de mes lectures, j’ai alors découvert que
le calendrier dénaire du Lanna n’est pas le même que celui d’Ayudhya, ce qui
veut dire que la quatrième année de ce cycle, évoquée dans le Poème de séparation du pélerinage à Hariphunchay, n’est pas la quatrième dans la computation d’Ayudhya.
Mes calculs, dont j’étais si satisfait, étaient donc faux et, par conséquent à
refaire ! Je me suis donc penché sur le problème et j’ai trouvé les
correspondances suivantes :
Cycle dénaire d’Ayudhya
|
Cycle dénaire du Lanna
|
||
Ordre
|
nom
|
Ordre
|
nom
|
1
|
เอกศก
/ʔè:kkàʔsòk/
|
6
|
กัด
/kàt/
|
2
|
โทศก
/tho:sòk/
|
7
|
กด
/kòt/
|
3
|
ตรีศก
/tri:sòk/
|
8
|
รวง
/ruaŋ/
|
4
|
จัตวาศก
/càttàʔwa:sòk/
|
9
|
เต่า
/tàw/
|
5
|
เบญจศก
/bencàʔsòk/
|
10
|
กา
/ka:/
|
6
|
ฉศก
/chàʔsòk/
|
1
|
กาบ
/kà:p/
|
7
|
สัปตศก
/sàppàʔtàʔsòk/
|
2
|
ดับ
/dàp/
|
8
|
อัฐศก
/ʔàtthàʔsòk/
|
3
|
ระวาย
/ráʔwa:j/
|
9
|
นพศก
/nóppháʔsòk/
|
4
|
เมิง
/mɤ:ŋ/
|
10
|
สัมฤทธิศก
/sǎmrítthíʔsòk/
|
5
|
เบิก
/bɤ̀:ḱ/
|
J'ai donc repris ma méthode empirique : considérant, au vu de ce
tableau de correspondances, que la quatrième année du cycle dénaire du Lanna
n'est autre que la neuvième de celui d'Ayudhya et que la dernière fois où ces deux années ont coïncidé a été 1997, je
suis remonté de 60 ans en 60 ans et je suis arrivé,
pour la période 1468-1552, à une seule possibilité, 1517.
Je me contenterai pour ce moment de ce résultat, en demeurant conscient
que, demain, une autre découverte m’amènera à réviser cette conclusion…
[i] Le Poème de séparation du pèlerinage à Hariphunchay est
composé de strophes de la forme “Khlong Quatre Suphap” (โคลงสี่สุภาพ) que j’ai déjà brièvement présentée dans mon article sur
la traduction de la poésie classique siamoise.
[ii] Les strophes que je
cite ici sont extraites de l’édition critique qu’a faite du poème le Dr Prasœt
Na Nakhon en 1973 ; en voici la référence : ประเสริฐ
ณ นคร โคลงนิราศหรัภุญชัย โรงพิมพ์ท่าพระจันทร์ กรุงเทพฯ ๑๕๑๖.



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